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Politique

Edouard Guillaud, l’ODAS et la géopolitique française au Moyen-Orient

Publié le 18 novembre 2015,
par VisionsMag.
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Chef d’état-major des armées françaises de 2010 à 2014, l’amiral Edouard Guillaud a depuis pris la présidence de l’ODAS, un opérateur mi-privé, mi-public, chargé de faire le lien entre l’Etat français, les grands groupes d’armement et leurs clients au Moyen-Orient. Retour sur cet organisme hautement stratégique.

Sur son site Internet, l’ODAS explique avoir été créée en 2008 à la demande de l’Etat français, afin de contribuer à développer les exportations dans le domaine de la défense, de la sécurité et des hautes technologies. Un regard à son actionnariat nous renseigne mieux sur cette structure. On y dénombre notamment, aux côtés de l’Etat français, des entreprises comme Dassault Aviation, Thales, Airbus ou encore Renault Trucks. Son PDG, enfin, Edouard Guillaud, chef d’état major des armées françaises jusqu’en février 2014, nous démontre que l’on évolue ici dans des sphères commerciales et stratégiques bien particulières. Quel est le rôle de l’ODAS, et quelle est la mission de son président ?

ODAS, DONAS : quid ?

L’ODAS, qui a succédé à la SOFRESA, est un consortium historiquement chargé de commercialiser, négocier et gérer les contrats d’armement d’état à état entre le Moyen-Orient et la France, et tout particulièrement avec l’Arabie saoudite et le Liban. L’éclosion du fameux Printemps arabe en 2010, suivi des guerres civiles égyptienne, tunisienne, libyenne et syrienne, a fait basculer le monde arabe dans une instabilité qui a rendu – encore plus – cruciales les questions d’armement et de sécurité intérieure pour les autres pays de la région. C’est ainsi que le régime wahhabite, au pouvoir en Arabie saoudite, redoute aujourd’hui un embrasement général et étend son contrôle stratégique autour d’elle.

L’ambition de la France, via ODAS, était donc d’armer le pays et de l’aider à maintenir par tous les moyens la stabilité politique des pays proches, notamment du Yémen et du Liban, dans le cadre du programme DONAS, convenu en 2012 entre la France, l’Arabie saoudite et le Liban. Pour ce dernier, il s’agissait de renforcer le pouvoir en place en lui fournissant armes et formation technique pour un montant global de 3 milliards de dollars, financés par l’Arabie et assurés par l’Etat et les entreprises d’armement français. Pour le Yémen, cela a abouti de la part de l’Arabie à une tentative d’invasion ratée (subtilement ignorée par l’ONU et l’ensemble de la communauté internationale malgré nombre de victimes civiles et de réfugiés) suivie par un blocus maritime censé lui apporter la maîtrise hautement stratégique de l’accès à la mer Rouge et du front de mer yéménite. Blocus maritime auquel les armateurs et l’Etat français souhaiteraient vivement prendre part en équipant la marine arabe.

Le rôle de l’amiral Guillaud

Le rôle de l’ODAS est donc double, puisqu’il s’agit non seulement d’armer, mais aussi de former les militaires intéressés, qu’ils soient arabes ou libanais. C’est dans ce domaine que l’expertise d’Edouard Guillaud entre en jeu. L’amiral Edouard Guillaud, issu de la marine nationale comme son grade l’indique, est un produit atypique de l’armée française. On a en effet plus l’habitude de retrouver des personnalités issues de l’armée de terre aux commandes de la grande muette. Ses succès opérationnels récents au Mali face aux Islamistes d’AQMI, la guerre remportée en Lybie face à Kadhafi sans pertes et à moindre coût, ou le coup de pouce donné à la chute de Laurent Gbagbo en Cote d’Ivoire, semblent désigner l’amiral comme un véritable chef militaire, efficace et apte à prodiguer de précieux conseils stratégiques à ses homologues orientaux.

Sa capacité à nouer des liens étroits avec les commandements alliés et à optimiser les résultats de coopérations inter-états justifient également sa nomination en tant que P-DG de l’ODAS. Pourtant, il se murmure qu’Edouard Guillaud fait montre d’un enthousiasme tout relatif par rapport à cette responsabilité, et que l’ODAS est miné par nombre de failles politiques, diplomatiques et commerciales.

Un partenaire difficile

La fiabilité de l’Arabie saoudite, tout d’abord, est mise en cause. L’exemple de la dynastie iranienne Pahlavi, renversée par la révolution islamique dans les années 70, hante les esprits de son homologue Saoude. Profondément iranophobe depuis lors, le royaume arabe avait tenté avec Paris et Tel Aviv de saboter l’accord sur le nucléaire iranien, s’éloignant ainsi de l’allié historique américain. La France, y voyant une opportunité de se rapprocher de Ryad et profitant de l’insistance de ses autres concurrents européens à dénoncer les graves manquements aux droits de l’homme du régime saoudien, a sagement étouffé ses envies de protestation et a poussé à la mise en œuvre du programme d’armement BONAS.

Pourtant, au lendemain de sa visite en France, le roi d’Arabie est parti à Washington afin d’y rencontrer Barack Obama ; leur entretien a abouti à un revirement étonnant, puisque le monarque a alors approuvé publiquement l’accord sur le nucléaire iranien, et fait part de son désir de renouveler la coopération stratégique entre le Royaume et les USA signée en 1945, commandant au passage deux frégates pour appuyer sa stratégie maritime au Yémen. La France, qui voyait un boulevard s’ouvrir devant ses navires à vendre, se réjouirait désormais de pouvoir en fournir ne fut-ce qu’un seul.

Chef d’état-major des armées françaises de 2010 à 2014, l’amiral Edouard Guillaud a depuis pris la présidence de l’ODAS, un opérateur mi-privé, mi-public, chargé de faire le lien entre l’Etat français, les groupes d’armement et leurs clients au Moyen-Orient. Retour sur cet organisme hautement stratégique.

Un environnement compliqué

L’aide apportée au Liban semble, elle aussi, prendre une tournure difficile. Le revirement récent et imprévu du roi d’Arabie sur le dossier du nucléaire iranien n’enterre pas, loin de là, les dissensions entre Iran et Arabie saoudite, lesquelles existent également au sein du régime libanais. Cette aide militaire est donc très mal vue par les Libanais pro-iraniens, et exacerbe le clivage entre les FAL (forces armées libanaises, pro-saoudiennes), bénéficiaires de l’aide, et le Hezbollah, force armée pro-iranienne qui participe également au gouvernement libanais.

Alors que la hache de guerre était enterrée entre les deux factions depuis 2005, l’aide apportée par la France et l’Arabie saoudite semble fragiliser à nouveau cette entente récente. Dans le même temps, le surcoût financier occasionné par la guerre du Yémen – lequel semble bien parti pour profiter aux USA et non à la France comme nous l’avons vu – et les échéances politiques françaises à venir, qui risquent fortement d’aboutir à une position diplomatique française nettement moins en sa faveur, rendent l’Arabie beaucoup plus frileuse quant aux 3 milliards de dollars promis dans le cadre de l’accord initial.

Enfin, des décideurs qui ont mis en place le programme porté par ODAS, seul François Hollande est encore en place. Le Roi arabe de l’époque, Abdullah Ben Abdulaziz, est décédé, et son directeur de cabinet a été limogé. Du coté libanais, le président Michel Slaiman n’est plus au pouvoir et son ancien Premier ministre est fragilisé. Avec les dirigeants évoluent les priorités stratégiques et politiques, et les critères ayant motivé le programme en question ne sont plus forcément à l’ordre du jour.

On comprend donc que l’environnement politique et stratégique du programme DONAS est en perpétuelle évolution, et que la France aura bien du mal à préserver une position commerciale acquise au prix d’une gymnastique diplomatique peu reluisante. Faut-il y voir autant de motifs de désintérêt de la part d’Edouard Guillaud ?

Photos : lejdd.fr / alterinfo.net