image vide image vide image vide
Biographie

Hannah Arendt ou la philosophie du réel redécouverte

Publié le 14 avril 2017,
par VisionsMag.
Partager
()

Philosophe, « simple » journaliste, théoricienne de l’action politique, Hannah Arendt revendiquait volontiers son caractère inclassable. Née juive allemande, elle fut profondément marquée par les événements tragiques qui ont balisé son existence, rendant sa vie et son œuvre indissociables l’une de l’autre. Théoricienne angoissée de la modernité, porteuse de l’espoir de réconcilier la pensée et le monde réel, réfugiée en France, puis exilée aux États-Unis, Hannah Arendt n’aurait pas manqué de critiquer vertement le temps présent, ce que sa pensée invite indubitablement toujours à faire.

« Femme, juive, mais pas Allemande »

« Femme, juive, mais pas Allemande ». Ce sont par ces mots durs que se définissait Hannah Arendt, née en 1906 dans la ville d’Hanovre dans une famille cultivée de juifs réformés. À partir de 1924, elle étudie la philosophie, la théologie et la philologie classique à l’université, où elle devient l’élève des plus grands maîtres de l’époque, dont Martin Heiddeger, avec qui elle a une brève liaison. Promise à un brillant avenir intellectuel, la montée en puissance du Parti nazi allemand l’éveille au sens politique et à l’histoire, et dès 1933, elle collabore étroitement avec l’Organisation sioniste, en collectant différents témoignages de propagande antisémite dans une Allemagne de plus en plus agressive vis-à-vis de ses concitoyens juifs. Arrêtée un temps par la Gestapo, elle est relâchée faute de preuves.

L’exil aux États-Unis

Comme nombres de ses contemporains, Hannah Arendt doit prendre le chemin de l’exil et passe huit années à Paris où elle fréquente l’intelligentsia de l’époque. Cela jusqu’en 1941, année où elle doit fuir pour les États-Unis dans des conditions extrêmement précaires. C’est à ce moment qu’elle fait le choix d’écrire en anglais, langue dans laquelle elle va rédiger la plupart de ses grandes œuvres, sans que son succès sur le Vieux Continent n’en souffre pour autant. Polyglotte, admirative de la révolution et du fédéralisme américain qu’elle a souvent opposés à la Révolution française, Hannah Arendt est demeurée une Européenne de cœur, obsédée, comme nombres de courants de pensée allemands, par la science et le rapport au réel dans un monde industrialisé.

Hannah Arendt : une œuvre inclassable et polémique

Militante sioniste dans sa jeunesse, très critique ensuite vis-à-vis de la politique israélienne, Hannah Arendt prend ses distances avec ces questions après 1948 pour n’y revenir, spectaculairement, qu’avec son controversé « Rapport sur la banalité du mal » retraçant le procès d’Adolf Eichmann à Jérusalem. Le réveil d’une mémoire juive et non juive de la Shoah, avec une attention nouvelle portée aux victimes du génocide à la fin des années 1970, fit de l’ombre à son travail antérieur. Mais à l’instar de la disparition progressive de la dénonciation anti-totalitaire suite à l’effondrement du communisme, ces effets n’ont pas ringardisé la pensée d’Hannah Arendt au seul rang théorique. Sa critique virulente du rapport au réel trouve toujours un écho important.

La Condition toujours actuelle de l’homme

Hannah Arendt élabore une hiérarchie de concepts – travail, œuvre, action – pour comprendre la modernité. Au sommet se situe l’action, avant tout politique, qui permet la création d’un monde commun, où l’homme dépasse le stade confinant de la famille et l’isolement de soi. L’œuvre, ensuite, se distingue de l’action par son caractère fini et prévisible. Quant au travail, il renvoie l’homme à ses besoins vitaux. Dans la société de masse contemporaine, la hiérarchie s’inverse : « l’homme le plus prisé est le travailleur, tandis que l’action est méprisée ». Hannah Arendt voit dans la modernité un processus problématique de renoncement au réel, du recul du sens face au savoir. Cette critique alarmiste concerne aussi les philosophes, dont elle fustige l’affaiblissement.

Une influence philosophique considérable vouée à être redécouverte

Hannah Arendt décède en 1975 à New-York, en laissant une œuvre marquée par le pessimisme, partagé par l’école allemande, face aux idéologies de masse. Sa pensée, antérieure à la révolution informatique et aux préoccupations écologiques est déjà marquée par les désillusions du progrès de l’ère industrielle, minée par les capacités destructrices de la science.

L’influence et l’héritage de la philosophe d’Hannah Arendt dans la pensée politique.

Un appel obsessionnel à retrouver le réel

Aucun philosophe n’a été aussi obsédé par le besoin de comprendre son siècle, le 20e, et pourtant l’œuvre d’Hannah Arendt continue d’éclairer de toute sa force le siècle présent. De la question invariablement actuelle des réfugiés et des apatrides, à la perspective d’une société de travailleurs sans travail, en passant par une analyse toujours pertinente des idéologies de masse. Ni vraiment de gauche ni vraiment de droite, radicale sans être rigide, sa pensée visionnaire continue de donner des clés de compréhension de la condition humaine aux prises avec les « sombres temps » présents.

Photos : phsblog.at / philomag.com / ais.badische-zeitung.de / ecranlarge.com / nybooks.com